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Article publié le 1 février 2012 - Wunnen n° 27 - février-mars 2012

02.02.2012

Rencontre avec Jean Schmit, ingénieur indépendant et fondateur du bureau Jean Schmit Engineering (JSE)

« Plus de bon sens et de réflexion dans la construction »

Rencontre avec Jean Schmit

Jean Schmit se méfie des effets de foule et du suivi machinal des prescriptions dans la discussion autour du développement durable.

Pour Jean Schmit, ingénieur, tout projet constructif est avant tout œuvre de bon sens et de réflexion. Plutôt que de viser la seule excellence technique, il faut donner à un bâtiment âme et substance et faire en sorte qu’il soit utile et agréable à vivre.

La rencontre avec Jean Schmit a lieu dans les locaux de JSE, rue Gaston Diderich, un ancien hangar industriel réaménagé. Semi-cloisonné par rapport au reste de l’étage, le bureau de Jean Schmit distille une atmosphère subtile et studieuse, dans laquelle la table métallique de Jean Prouvé se pare d’une étrange douceur.

L’ingénieur se méfie des effets de foule et du suivi machinal des prescriptions dans la discussion autour du développement durable. Trop d’intervenants tournoyant autour d’une même table, trop de contrôleurs et de « project management », trop de règles et de procédures, il y a là toute une bureaucratie et tout un lobbying qui diluent les responsabilités de chacun et engendrent des compromis qui finissent par nuire à la clarté de l’ouvrage. L’architecte, autrefois seul commandant à bord du navire pour les grands projets, se retrouve souvent cantonné, une fois la machine en route, à un rôle d’acteur parmi d’autres. Une situation qui n’est pas saine selon Jean Schmit. Mais comment revenir à la répartition antérieure des responsabilités : l’architecte pour le bâtiment urbain, l’ingénieur civil pour les ouvrages d’art (les fameux ponts et chaussées) et l’ingénieur du génie technique pour les usines ?
« Face au poids des contraintes, des normes et des avis, c’est souvent le simple bon sens que l’on perd de vue. On peut alors facilement négliger la dimension sociale du bâtiment et produire une construction ennuyeuse et stérile ! » constate Jean Schmit.

Tout en saluant l’engagement des acteurs écologiques qui ont beaucoup œuvré depuis 30 ans pour sensibiliser le grand public, Jean Schmit déplore qu’une logique commerciale ait pris le dessus, impliquant un lobbying grandissant auprès des partis politiques, notamment à Bruxelles. Il y a là un marché nouveau à exploiter, comme l’indique le fait que, depuis quelques années, les grandes sociétés de conseil ne jurent plus que par le concept de
« sustainability ». Tout devient durable, depuis le restaurant fast-food jusqu’aux constructions banales, en passant par une foule de produits de consommation bien souvent inutiles.
En fin de compte, la révolution des techniques du bâtiment n’est, dans certains cas, qu’un retour à des traditions anciennes. Jean Schmit cite un exemple parmi tant d’autres :
« Considérez le chauffage au sol et même les dalles thermoactives d’aujourd’hui, les Romains à leur époque en avaient déjà développé le principe au moyen du chauffage par hypocauste dont ils habillaient leurs villas. On a fait un énorme détour pour revenir à un procédé millénaire ! »

Jean Schmit regrette qu’en matière d’assainissement énergétique, les gens se comportent parfois comme des moutons de Panurge. On fait comme les autres. On peut aussi penser au conte d’Andersen, « Les habits neufs de l’empereur » : tout le monde fait semblant d’y croire ! On est en face d’un discours dominant, démultiplié à l’infini, qui incite à agir d’une seule et même manière, sans réelle réflexion. On se convainc qu’on agit de façon éco-responsable, mais, si on ne fait que suivre des recettes imposées, le risque est grand d’aller à l’inverse du résultat escompté. Ainsi, l’isolation thermique des façades, tant prônée actuellement, n’est souvent pas le bon moyen pour résoudre les problèmes de gaspillage d’énergie et d’émission de CO2. « On isole à tout va, mais on ne pense pas à la nature de ces isolants, qui peuvent être nocifs pour la santé et l’environnement, ni à la question de leur recyclage. » Certaines façades sont assemblées en plusieurs couches au moyen de colles qui deviennent inséparables par la suite. Par ailleurs, certains isolants intègrent des pesticides pour lutter contre les moisissures, ou d’autres substances chimiques. Il n’est pas anodin que les matériaux d’isolation soient qualifiés dans les centres de recyclage comme des « déchets spéciaux ». Arrosées par les pluies, les façades sur-isolées sont source de pollution atmosphérique dans les grandes villes. Par ailleurs, les isolants rendent la construction plus exposée aux risques d’incendie. Sans parler de la disparition des métiers liés aux façades, comme le ferronnier d’art, le sculpteur de pierres, le menuisier etc., avec comme conséquence un appauvrissement des villes européennes. « C’est une véritable catastrophe écologique et culturelle que l’on est en train de préparer pour la génération qui suit ! »
Les villes et quartiers construits depuis des siècles n’ont pas tout sacrifié à l’excellence technique, elles ont généreusement permis une profusion de détails et d’ornementations en apparence « inutiles », mais ce sont ces habillages fantaisistes, ludiques, ingénieux qui ont rendu possible et inspirante la vie sociale.

Construire des bâtiments intelligents ne doit pas être qu’une affaire d’équipements « écologiques » et de certifications théoriques, cela implique avant tout un dialogue entre le maître d’ouvrage, l’architecte et les ingénieurs. Jean Schmit cite trois constructions qu’il considère exemplaires dans ce sens, car leur conception obéit plus à une ingéniosité globale qu’à une logique technocratique : le Mudam, la maison du savoir à Esch et le Datacenter à Betzdorf.

Et l’ingénieur d’ajouter, avec un brin de provocation : « Une construction traditionnelle avec des murs de brique de 50 cm d’épaisseur, classée en catégorie C dans le passeport énergétique, investie par un utilisateur averti, peut se révéler plus écologique sur le long terme qu’une maison passive hyper-équipée et super-isolée ! Et plus saine, qui plus est. »
Il en va de même pour une maison ultralégère n’utilisant que le métal et le verre, dans laquelle tout est vissé et facilement démontable et recyclable. L’ingénieur cite en exemple la fameuse construction R 128 de l’architecte-ingénieur Werner Sobek, qui pèse 20 % en moins qu’une construction passive classique et qui ne produit pas d’émissions en cours d’utilisation, ni de déchets à la fin de son cycle de vie.

Pour Jean Schmit, la discussion sur le développement durable n’en est qu’à ses débuts, et des changements dans l’orientation actuelle s’imposent.
Magazine Wunnen
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