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Article publié le 11 septembre 2008 - Wunnen n° 9 - septembre-octobre 2008

11.09.2008

« Il faut développer la culture du bâti »

Christian Bauer

Christian Bauer
Nouveau président du Conseil d’Administration de la Fondation de l’Architecture et de l’Ingénierie, Christian Bauer a fixé pour celle-ci l’objectif principal d’accélérer la culture du bâti.

De quelle culture est-il question et comment pourra-t-elle se faire ? Dans l’interview qui suit, Christian Bauer répond à ces questions, tout en parlant des défis qui se posent aux architectes et décideurs dans un pays qui n’arrête pas de changer et qui a un rayonnement de plus en plus international.

WUNNEN : L’une de vos pistes pour l’engagement de la Fondation est de promouvoir la ‘culture du bâti’ et l’analyse critique. Pourquoi cette éducation vous semble-t-elle importante ?
Christian Bauer : « Il faut comprendre que l’environnement bâti n’est pas décidé par les architectes, mais il résulte d’un ensemble de volontés et jugements, au niveau des maîtres d’ouvrage, des politiciens, des investisseurs. Il faut que ceux qui influent sur ce qui va se construire soient éduqués dans le bâtiment, aussi bien dans les aspects techniques et esthétiques que dans l’urbanisme. Celui qui construit un bâtiment fait un geste pour la ville, il ne peut pas regarder son geste uniquement avec ses yeux, il faut qu’il regarde aussi avec les yeux du futur et les yeux du public. Chaque intervention constitue un nouveau fragment de la ville, qui peut renforcer son fonctionnement et sa beauté ou les mettre en péril. Or, pour pouvoir juger, il faut d’abord pouvoir analyser, faire la différence entre ce qui est bon et ce qui est mauvais. »

Par rapport à quels critères la Fondation pourra-t-elle s’exprimer sur certaines réalisations ?
« Pour que la Fondation se sente justifiée d’émettre un avis critique, il faut qu’il y ait unanimité en son sein.
Prenons l’exemple de nos villages. On voit surgir soudainement, ici et là, des volumes bâtis qui n’ont rien à voir avec les traditions et les échelles de ces localités. Pas besoin d’être architecte pour estimer qu’il y a là des éléments dérangeants. Certains pensent peut-être que telle est la rançon du progrès. Mais nous avons un point de vue plus critique. Nous pensons que la prolifération de ce type de constructions met en péril les caractéristiques et l’identité d’un village.
Un autre exemple sur lequel nous partageons tous la même opinion concerne le front récemment bâti sur le boulevard d’Avranches. Il nous semble néfaste de laisser ériger, sur les hauteurs d’un quartier qui fait partie du patrimoine mondial, une rangée d’immeubles qui frappent par la surenchère de leurs formes et contrastes. Nous ne mettons pas en question le style des objets individuels, mais bien le fait que ces façades, qui jouent toutes un visage différent, attirent autant l’attention que le site lui-même. Ce sont des bâtiments qui n’ont pas été réfléchis en termes d’adaptation à leur environnement. »


Luxembourg, quartier du Grund
Comment des bâtiments nouveaux interagissent-ils avec leur environnement ?
Comment stimuler l’analyse critique au Luxembourg, dans ce milieu où tout le monde connaît tout le monde, et où tous les intérêts sont liés ?
« Il n’est pas facile d’encourager le débat dans un pays comme le nôtre où nous sommes tous liés d’une façon ou d’une autre. Chacun veut ménager l’autre, car, finalement, on préfère vivre en paix. Nous n’avons pas cette ‘Streitkultur’, et nous n’allons pas la développer rapidement. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. C’est tout un début de dialogue qui doit se faire. Certes, il est toujours plus délicat de parler de ce qui est ‘moins bien’. Mais on peut le faire, discrètement et avec tact. En évitant de parler de certains ouvrages moins réussis et en accentuant d’autres plus aboutis, on prend déjà une position critique.
Il nous semble important également d’attirer le regard de l’extérieur. Ainsi, notre présence à la Biennale d’architecture de Venise est une nouvelle occasion de placer l’architecture luxembourgeoise sous un éclairage international. Le point de vue de l’étranger est stimulant et sain. Nous aimerions aussi dans l’avenir inviter des journalistes étrangers, forcément plus indépendants par rapport aux jeux d’équilibre nationaux, à porter un avis sur certains aspects de notre paysage architectural. »

Quelle position le Luxembourg occupe-t-il dans le panorama architectural international ?
« Le Luxembourg a eu la grande chance de bien se développer économiquement. Les opportunités sont nombreuses de construire en disposant de moyens importants. Nous sommes aussi une sorte de carrefour des cultures. Tout cela a fait que, pour des investisseurs ambitieux qui ont misé sur le Luxembourg, notamment dans le secteur financier, l’architecture de qualité est devenue une icône, une image de marque. Ce conditionnement a particulièrement joué au Kirchberg où, à un certain moment, on n’accordait un terrain à un investisseur que s’il avait un bon architecte dans son programme et souvent à l’issue d’un concours international. Le fait que les directives européennes requièrent des concours internationaux a créé un climat de saine concurrence. Les architectes luxembourgeois n’ont bénéficié d’aucune position de faveur, mais ils se sont sentis stimulés d’être en compétition avec les meilleurs confrères d’Europe. Les projets d’excellence qui ont ainsi été réalisés ont donné au Luxembourg une attractivité qu’il n’avait pas il y a 15 ans. Le Luxembourg est une plateforme architecturale, et il peut le devenir encore plus, au fur et à mesure de la poursuite de son développement. Mais cette croissance comporte aussi des dangers. Lorsqu’il n’y a pas de réel contrôle de l’architecture ou de l’urbanisme, lorsqu’on en reste au niveau des considérations locales ou personnelles, il y a risque de dénaturation ou de médiocrité. »

Comment échapper à l’acte individuel de prestige pour favoriser un bien-être collectif ?

« L’architecture ne doit pas être un bel objet de marque qu’on s’achète et qu’on affiche, un design, un logo. Au Luxembourg, où l’esprit individualiste est prononcé, il y a une forte tentation pour chacun de se forger son propre logo personnalisé. On se retrouve ainsi, à certains endroits, devant une profusion de bâtiments tous si riches et différents, comme si la règle avait été de ne pas s’adapter au voisin. Est-ce là la bonne solution pour l’architecture, pour une ville, à long terme ? Est-ce qu’on ne va pas vers une sorte de chaos ?
Ce qui est important, c’est la globalité de l’architecture, et non les objets épars. Il faut investir dans la culture globale qui comprend l’ensemble des villes et villages. Ce n’est pas via des règlements que cette attitude peut se cultiver. Nous avons des règlements à Luxembourg, mais ils n’incitent guère à la bonne architecture. Tout au plus, à certains endroits, évitent-ils des catastrophes. Je ne suis pas contre les règlements, mais il faut aller au-delà. Il faudrait mettre sur pied ce qui existe déjà en Allemagne, des ‘Städtebauräte’, des conseils en urbanisme et architecture qui pourraient venir en aide aux instances locales. »



Venise, pavillon Luxembourgeois


Le Ca’ del Duca à Venise, qui abritera l’exposition du Pavillon du Grand-Duché du Luxembourg
pendant la 11e Exposition Internationale d’Architecture, du 13 septembre au 23 novembre 2008.
La Biennale de Venise est placée sous le thème ‘Out There: Architecture Beyond Building’. Que veut dire cette idée de l’architecture au-delà du bâtiment ?
« L’architecture ne se résume pas à un bâtiment ou à un autre, mais elle porte sur tout un ensemble de structures, d’espaces et de dynamiques dans une ville. Une belle ville, c’est un espace extérieur intelligemment aménagé, vivable, où chaque bâtiment se conçoit en rapport avec son environnement, ses voisins d’à côté et d’en face. Ça ne veut pas dire qu’il faut rester conservateur ou ‘vieux jeu’, copier ce que fait le voisin dans une monotonie de formes. Mais il faut que chaque bâtiment soit enraciné dans son milieu, qu’il ait un lien avec ce qui l’englobe. Il faut résister au ‘copier-coller’ mondial qui se fait actuellement, avec des bâtiments souvent prestigieux, mais qui sont transposables partout, sans égard au contexte. »

Comment trouver le juste milieu entre l’esprit conservateur et l’innovation ?
« L‘architecture dépend toujours du lieu et du moment. Dans certains cas, elle est absolument subversive, innovante, dans d’autres, elle doit être discrète, subtile. Le défi consiste à être à la fois conservateur et innovateur. C’est un équilibre que nous avons du mal à trouver, nous les Européens. Nous sommes souvent dans les extrêmes. Mais le très bon architecte doit trouver la bonne note entre discrétion et innovation. Alain de Botton a dit que l’architecte ne devrait pas toujours chercher à mettre en avant son génie, mais plutôt à s’adapter au contexte. La ville ne supporte pas l’addition des génies, mais elle aime les gestes respectueux qui la favorisent. »

Comment l’exposition du Pavillon luxembourgeois aborde-t-elle la question du dialogue autour du bâti ?
« Le pavillon fonctionne comme une sorte de vitrine critique du Luxembourg. Plutôt que de montrer des objets luxembourgeois, nous voulons apparaître comme les ambassadeurs d’un multiculturalisme. L’exposition aborde des questions de portée mondiale que nous avons posées à des personnalités de tous les pays. Leurs réponses sont données dans leur langue originale, bien sûr avec une traduction en anglais. Par ce concept, nous voulons créer une plateforme ouverte, multilingue, qui soit une image de ce nouveau Luxembourg qui est en marche, un Luxembourg polyphonique, à l’écoute du monde et à la croisée des cultures. »

Fondation de l’Architecture et de l’Ingénierie
1, rue de l’Aciérie
L-1112 Luxembourg
Tél.: +352/ 42 75 55
www.fondarch.lu

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La Biennale d'architecture de Venise
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