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Article publié le 5 novembre 2009 - Wunnen n° 16 - novembre-décembre 2009

24.12.2009

Une maison de recueillement

Abbaye Saint-Maurice de Clervaux

Abbaye Saint-Maurice de Clervaux
La poésie de la façade Les fenêtres apparaissent sur la façade suivant un rythme irrégulier et aléatoire. L’architecte ne voulait pas enfermer la façade dans une structure monotone et rigide, mais souhaitait qu’elle reflète à la fois la pétulance et la souplesse de la création divine.
L’Abbaye Saint-Maurice de Clervaux est un exemple remarquable d’architecture religieuse, dans laquelle le bâtiment, non seulement a valeur de symbole, mais sous-tend également les activités spirituelles de ceux qui l’habitent et l’utilisent. Contrairement aux idées de rigueur et monotonie qui lui sont généralement associées, le monastère dégage une légèreté et, par moments, une véritable fantaisie stylistique, qualités qui sont également perceptibles dans la restauration récente de l’intérieur de l’église abbatiale.


Construite entre 1909 et 1910 dans un style néo-roman, l’abbaye de Clervaux était destinée à devenir la nouvelle demeure d’une communauté de moines bénédictins venus de France. Etablis à l’abbaye de Saint-Maur de Glanfeuil (Val de Loire) depuis 1890, ces moines avaient été contraints de quitter la France en 1901, en conséquence des lois anticléricales de la République française de l’époque. La communauté avait émigré en Belgique dans un premier temps, à Baronville, dans une maison qui lui avait été mise à disposition de façon provisoire par un noble bienfaiteur. Quelques années plus tard, assurés de l’attitude bienveillante du gouvernement luxembourgeois et de la population locale, bénéficiant en particulier de l’appui d’Emil Prüm, président de la Chambre des députés et bourgmestre de Clervaux, les moines décidaient de s’installer dans cette paisible localité au cœur des Ardennes. L’abbaye a pu être construite grâce à la générosité de la famille du Coëtlosquet, de Metz, parente du Père Edouard, abbé de la communauté de Glanfeuil. Les moines placèrent leur monastère sous le patronage de saint Maurice, délaissant celui de saint Maur tout en conservant le titre abbatial.
La conception de la nouvelle abbaye fut confiée à l’architecte néerlandais Jean-François Klomp, réputé pour ses réalisations dans le domaine de l’architecture religieuse. L’abbaye devait s’édifier sur la hauteur de la vallée de la Clerf, à la fois retranchée de la société au milieu des bois et visible à des kilomètres à la ronde.
Le chantier fut confié successivement à l’entrepreneur Grosber de Luxembourg-Grund et à l’entrepreneur Lefèvre de Metz. Ce dernier fit intervenir 85 maçons italiens et 100 autres ouvriers, qui logeaient en partie dans des baraques construites près du lieu de travail, à Clervaux et Eselborn. Les tuiles rouges choisies par l’architecte ne manquèrent pas d’étonner les habitants de la région. Quand on les vit arriver, on supposa que les moines n’avaient pas les moyens pour réaliser des toitures en ardoises, comme c’était la coutume locale. Cependant, l’architecte avait expressément choisi cette couverture dans le but d’amener une couleur gaie, contrastant avec le vert sombre des sapins.
Les façades de l’édifice étaient constituées de moellons provenant d’une carrière proche du chantier.
Pendant la construction, on découvrit à proximité de l’abbaye une source à plus de 20 mètres de profondeur. On y introduisit une pompe, afin de pousser l’eau jusqu’aux deux bassins installés en haut de la tour. Par ailleurs, l’eau de pluie des toitures était collectée dans un bassin au centre du cloître. Elle pouvait être utilisée pour arroser le jardin et le potager futurs.
La construction de l’abbaye fut achevée en deux ans, un temps relativement réduit pour une réalisation de cette envergure. Au cours du mois d’octobre 1910, toute la communauté des moines emménageait dans la nouvelle abbaye pour s’adonner à sa vie contemplative.

Abbaye Saint-Maurice de Clervaux

Razzia sur l’abbaye


Le 15 janvier 1941, l’abbaye vécut sa journée la plus sombre. La Gestapo fit irruption dans les bâtiments abbatiaux et ordonna aux moines de quitter les lieux. Le Reich allemand, qui avait placé le Grand-Duché sous son administration, ne voulait plus de religieux bénédictins sur son territoire.
L’abbaye fut mise sous séquestre. Les nazis voulaient la transformer en « Ordensburg », en résidence réservée aux élites S.S. du Reich. Ils entamèrent plusieurs chantiers pour faire disparaître tout ce qui rappelait le caractère chrétien de l’édifice. Les arcs romans devaient être remplacés par des linteaux droits. Trop visible et trop emblématique, la tour devait être supprimée. Cependant, lorsqu’on s’aperçut qu’elle servait de château d’eau à toute la localité, les travaux furent interrompus et la tour fut préservée.
En septembre 1947, les moines regagnèrent l’abbaye et entreprirent les travaux de reconstruction, qui s’étalèrent jusqu’en 1951.
L’église abbatiale fut restaurée et profondément modifiée, faisant l’objet, notamment, d’une extension en longueur. Un plafond plat à caissons remplaça les anciennes voûtes. Les colonnes devinrent des piliers carrés. Le chœur des moines fut surélevé et le sanctuaire agrandi.

Abbaye Saint-Maurice de Clervaux

Robustesse et douceur


L’Abbaye de Clervaux forme un ensemble architectural homogène regroupant une église et des bâtiments monastiques. L’édifice donne une impression de robustesse, adoucie par le plein cintre des fenêtres et la corniche sous la toiture. L’élément le plus représentatif de l’abbaye est la tour, haute de 66 mètres, qui surgit au-dessus des arbres, visible depuis très loin dans l’immense paysage des Ardennes luxembourgeoises. Erigée au centre de l’ensemble architectural, cette tour à gâbles est quadrangulaire dans sa partie inférieure et octogonale dans sa partie supérieure. Son architecture est inspirée de celle des tours de la Bourgogne romane. Faisant l’objet, depuis un certain temps, de travaux de rénovation, l’imposante tour est actuellement cachée derrière des échafaudages et des bâches de plastique.
La façade de l’église, ornée d’une rosace romane au-dessus du portail, est décorée de fenêtres romanes aveugles et surmontée d’une croix. L’église abbatiale a une longueur de 66 mètres, les dimensions de sa nef sont dans une proportion voisine du nombre d’or (1,618) : hauteur, 15 mètres ; largeur de la nef, 10 mètres ; largeur du transept, 22 mètres. L’intérieur de l’église est harmonieux, sobre et classique, rappelant les basiliques romanes.
L’église est orientée vers l’est, suivant une signification spirituelle – chaque matin, le chœur et l’abside reçoivent la lumière du soleil levant, symbole du Christ ressuscité.

Abbaye Saint-Maurice de Clervaux

L’église restaurée


Entre l’automne 2008 et l’été 2009, des travaux de restauration ont complètement transformé l’intérieur de l’église, dans l’optique de la célébration du centenaire de l’abbaye en 2010.
La restauration n’a pas touché aux structures de l’église. Elle a porté essentiellement sur le nettoyage et la peinture des surfaces, la réfection des sols et la mise à jour des systèmes d’électricité et de sonorisation. L’église a également été dotée d’un tout nouveau système de chauffage et de ventilation, ce qui améliore grandement son confort et la qualité de l’air. Par ailleurs, 22 nouveaux vitraux ont été installés et les retables ont été restaurés. L’église a gagné en lumière et en architecture, grâce notamment au travail sur les éclairages encastrés, qui, pour certains, ont été réalisés par les moines eux-mêmes dans leurs ateliers.
Equipés d’éclairages latéraux, les caissons en bois du plafond apparaissent tout en douceur, ils distillent une atmosphère apaisante et favorable à la réflexion dans l’église. Les stalles intègrent également des éclairages latéraux. Derrière le maître-autel, dans l’abside, un demi-cercle de LED blancs surprend par sa vivacité.
Grâce au jeu des lumières, tous les éléments de l’architecture se répondent les uns aux autres, la luminosité nouvelle du plafond dialogue avec la clarté de la pierre au sol. Tout ce qui pouvait alourdir la sobriété et la beauté du lieu a été enlevé, y compris les anciennes peintures murales, les lustres et tout dispositif suspendu. L’espace devait respirer librement, sans aucun élément de rupture.
L’Abbaye de Clervaux est conçue comme la maison d’une communauté dévouée à la prière et au recueillement. Toute l’architecture est au service du sens spirituel de la vie des moines. Elle peut cependant être admirée par des non-religieux pour la beauté de ses formes, son inscription parfaite dans l’environnement et l’esprit de durabilité qui a présidé à sa construction.

Photos : P. Lobo
Article réalisé avec l’aimable collaboration du Père Abbé Dom Michel Jorrot
Magazine Wunnen
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