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21.06.2011

« Stadgespréich » au Cercle-Cité: Repenser l’habitat urbain

« Stadgespréich » au Cercle-Cité: Repenser l’habitat urbain
« Repenser l’habitat urbain : vivre en ville aujourd’hui et demain »
Auditoire du Cercle-Cité – Jeudi le 16 juin – Ouverture du Festival de l’architecture 2011
Intervenants : Daniel Miltgen, Président du Fonds du Logement ; Christine Müller, architecte et urbaniste ; Jacques Brauch, directeur des Opérations chez T-Comalux Promobe ; Modérateur : Jürgen Stoldt.
Conférence organisée par la Fondation de l’Architecture et de l’Ingénierie - www.fondarch.lu

Aliénation des habitants

Le débat « Stadgespreich » qui a ouvert le Festival de l’Architecture le jeudi 16 juin a au moins mis tout le monde d’accord sur un point : ce qui est en train d’arriver dans la capitale sur le plan de l’habitat ne va pas dans le bon sens. On assiste en effet depuis plusieurs années à une désintégration de la ville en tant que « lieu à vivre », en tant qu’espace possédé par les habitants, espace partagé, espace fantasmé, espace-miroir. La ville se déshumanise ; elle devient un stéréotype imposé au lieu de favoriser le lien social. Le pourcentage d’espace dédié au logement est de plus en plus restreint en comparaison avec la grande quantité de surfaces phagocytées par les activités économiques. Le centre-ville s’est vidé d’une partie de sa population pour faire place à des immeubles de bureaux et des structures commerciales. Ce qui reste en termes de logement a connu un renchérissement qui le rend inaccessible pour toute une catégorie de gens aux moyens limités. Des milliers de gens en arrivent ainsi à être « consommateurs » de la ville pendant la journée, sans jamais y habiter vraiment ; ils repartent le soir vers des domiciles lointains - que de ressources et d’énergies humaines sont ainsi gaspillées dans les interminables bouchons qui relient la capitale avec le reste du pays et les régions frontalières !
Pour le modérateur du débat, Jürgen Stoldt, « il est sidérant de constater comment, en l’espace de 20 à 30 ans, un ensemble urbain homogène – une ville pensée pour ses habitants - a été détruit, défiguré, pour servir les besoins d’un secteur financier puissant et florissant ». Le sentiment d’appartenance des citoyens par rapport à la ville a été remplacé par un amoncellement de logos et de slogans. Des « events » ponctuels et médiatisés ont remplacé les lieux de socialisation et les traditions axées sur le partage de l’espace public.

Gentrification en marche

Après le centre-ville, le phénomène de la « gentrification » (embourgeoisement urbain) est en train de s’étendre aux quartiers populaires. Petit à petit, les quartiers de Bonnevoie, Limpertsberg, Rollingergrund, Mühlenbach, Pfaffenthal… perdent une partie de leur identité : ils cessent d’être des lieux cosmopolites où cohabitent plusieurs communautés de différentes classes sociales et sont investis par une nouvelle population bourgeoise, argentée, individualiste, moins portée sur l’esprit de quartier. Christine Müller a donné en exemple le quartier où elle habite, Bonnevoie, dans lequel, depuis quelque temps, la mixité sociale et multiculturelle est remise en cause. Une « gentrification » des structures d’habitation est en marche et casse des mécanismes de vie collective empreints de sociabilité et convivialité.
Comme l’a pointé Daniel Miltgen, dans les années 1960/1970, à l’époque du boom de l’industrie sidérurgique, il était de bon ton pour une partie de la population de quitter la capitale, pour migrer vers des localités aux alentours et y construire des maisons individuelles avec jardin. Les vieux quartiers des grandes villes ont alors notoirement été investis par des populations immigrées, multiculturelles et multiclasses. Mais les temps ont changé. Avec l’avènement de la conscience écologique, le déclin de la voiture-reine, la hausse des prix fonciers et la multiplication de l’offre culturelle, nombreux sont ceux qui redécouvrent le charme et les avantages de la vie en ville. Mais cette implantation, ce retour en milieu urbain ne sont pas donnés à tout le monde. Car entretemps les prix ont flambé. Les prix des terrains plus encore que les prix de la construction. Les anciennes maisons sont rachetées et rénovées et se parent soudainement d’une valeur de marché accrue. Comme l’offre dans le centre-ville ou dans les quartiers plus huppés n’est pas suffisante ou attrayante financièrement, les candidats acquéreurs se rabattent sur les maisons ou les nouveaux lotissements dans les quartiers populaires. Cette demande nouvelle entraîne une augmentation des prix et le départ de populations moins favorisées vers des territoires éloignés de la capitale. Comme l’a rappelé Jacques Brauch : l’offre immobilière suit le pouvoir d’achat de la demande. « Les professionnels prennent ce que le marché leur donne. »
On assiste ainsi à une transformation progressive des quartiers, avec ici et là de véritables entailles effectuées dans les versants boisés pour construire des résidences nouvelles. Les places à bâtir étant en effet de plus en plus épuisées en ville, les promoteurs cherchent à exploiter les terrains les plus difficiles, dans les configurations les plus atypiques, en essayant de rentabiliser au maximum l’occupation de sol. Ce qui conduit à un greffage dans de nombreuses rues traditionnelles de grands ensembles résidentiels disproportionnés. Avec à la clé une déstructuration de la vie sociale et un bouleversement de la topographie urbaine.

Créer une ville authentique

Christine Müller a considéré que le développement urbanistique de la capitale de ces 30 dernières années est le résultat de plusieurs facteurs concomitants, qu’il n’est pas possible ni judicieux de chercher des coupables et que rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Pour l’architecte urbaniste, il est souhaitable qu’il y ait plus de participation active de la part des citoyens autour des grandes questions touchant au développement de la ville, comme cela se passe dans certaines autres métropoles. Il est important que les grands projets urbains soient transparents et ouverts à un dialogue constructif impliquant à la fois les experts, les décideurs et les citoyens. Christine Müller s’est interrogée sur la meilleure façon de faire exister un habitat urbain empreint d’authenticité. Pour l’heure, la ville de Luxembourg se résume à une succession d’entités fragmentaires qui essayent, chacune pour soi, de créer une atmosphère, sans jamais se fondre dans un ensemble homogène. Le problème peut également résider dans le désir de reproduire des modèles « lifestyle » importés d’ailleurs, au lieu de faire preuve de personnalité et de créativité. Il ne faut pas vouloir vivre dans une sorte de ville qui serait la copie conforme de modèles extérieurs « glamour ».

Comment aller contre un « peuple de propriétaires » ?

La question de l’habitat urbain que l’on souhaite promouvoir se pose également en termes de vision politique. Quelles structures et conditions d’habitat veut-on mettre en place, pour attirer quels types d’habitants et d’électeurs ? Lors du débat, certains n’ont pas manqué de souligner que, depuis des décennies, la capitale a été dirigée selon un point de vue et un mode d’action libéraux. Pour que la ville remplisse ses différents rôles de partage, de tolérance, de culture, d’enrichissement mutuel, il est vital cependant qu’elle ne devienne pas un territoire aseptisé et exclusivement réservé à une seule catégorie de personnes. Une ville doit en effet être multifonction, multiclasses. Chacun des habitants contribue à définir l’identité de la ville. Depuis le mendiant dans la rue jusqu’aux notables dans les plus hautes sphères.
Certains commentateurs ont ainsi appelé à plus de volonté politique. Le manque de moyens mis en œuvre au niveau des administrations s’explique-t-il par une volonté de « laisser faire » la dynamique du marché ? Comment aller contre un « peuple de propriétaires » qui cherchent à protéger et faire fructifier leurs intérêts ?
Cette évolution des choses ne peut être contrecarrée ou inversée que par une volonté politique forte et déterminée, doublée d’un changement de mentalités.

Des instruments réglementaires inadaptés

Il semble que le plan général d’aménagement de la capitale (PAG) ne soit plus adapté à la complexité des situations et des projets. La pression du marché est très grande en faveur de nouvelles constructions, mais les instruments réglementaires, les procédures administratives et les effectifs ne sont pas ajustés aux nouveaux défis et à la course à la rentabilité. Un exemple parmi d’autres : dans la Grand-Rue, certains propriétaires trouvent plus profitable de dédier l’intégralité du rez-de-chaussée à une exploitation commerciale, en condamnant les accès vers les étages du dessus qui se retrouvent inoccupés. Mais que peut faire la Ville de Luxembourg pour que tant de surface habitable ne soit pas gaspillée ?
Il serait judicieux de mettre sur pied des règlements et des mécanismes d’aides pour encourager et aider les « bâtisseurs » - promoteurs, propriétaires, architectes… - à faire preuve de davantage de créativité, et à ne pas systématiquement privilégier le profit immédiat basé sur le prix de marché des mètres carrés.
Vers la fin du débat, la question a été posée s’il ne faudrait pas inciter les propriétaires à préserver des bâtis qui ont une valeur importante aux yeux de la collectivité. Mais sont-ils vraiment si nombreux, les propriétaires à ne jurer que par le marché ? N’y en a-t-il pas quelques-uns qui considèrent que, sur le long terme, la valeur de leur immeuble (valeur historique, valeur architecturale, valeur identitaire…) est un investissement bien plus appréciable que le prix de revente directe sur le marché ?

Solidarité

En conclusion, le cœur de la question semble résider dans l’éternelle nécessité de plus de sens civique et de solidarité collective et intergénérationnelle. Comment se laisser persuader de la pertinence qu’il y a à abandonner une partie de notre individualité et de nos prérogatives pour le bénéfice de la ville, de la communauté et des générations à venir ? Plutôt que de tout attendre et exiger de la part des hommes politiques, il est urgent d’engager un débat citoyen autour de ces sujets et de favoriser le dialogue et les propositions d’idées.
Magazine Wunnen
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