Inscription à la newsletter :

12.07.2010

Entretien avec Marc Mimram, architecte et ingénieur

« Ce qui compte, c’est le fait de travailler ensemble »


Entretien avec Marc Mimram, architecte et ingénieur

A l’occasion de sa conférence « Structures et lumière », Wunnen a rencontré l’architecte- ingénieur Marc Mimram, concepteur de moult ponts et passerelles ainsi que de nombreux équipements publics. Un « désintégrateur de paysages », qui agit pour créer de nouveaux champs de partage.
L’entretien entre Marc Mimram et une poignée de journalistes se déroule sur la terrasse du siège d’ArcelorMittal, à l’ombre d’une chaude après-midi d’été. Loin du cadre figé de l’interview, l’architecte livre une conversation aux accents de flânerie, zigzaguant entre divers points d’ancrage, désignant ici et là en exemple des éléments du paysage environnant, notamment le viaduc qui surplombe la Pétrusse.
« L'architecte, d'une certaine façon, est un désintégrateur de paysages, commente avec un brin de provocation Marc Mimram, nos réalisations induisent un certain bouleversement de l’existant, un nouveau rapport de forces. Le paysage existe avant l’acte architectural. Un pont qu’on construit au-dessus d’une vallée, c’est une transformation d’un lieu qui a un effet direct et radical sur les façons de vivre et d’agir des populations. Une intervention qui, dans une première phase, oblige à une remise en question, puis qui peut être acceptée au fil des années, jusqu’à devenir partie intégrante et même identitaire d’une perception du monde, d’un quartier, d’une ville, d’une région… »

Des ponts pour unir les gens

Le rôle de l’architecte peut avoir comme effet de rapprocher les êtres, de leur conférer un sentiment d’appartenance à une entité collective. Un pont permet à des groupes de personnes de communiquer, de se rejoindre, de « prendre de la hauteur » et de prendre conscience d’un paysage qui, au lieu de les séparer, les unit.
Dans cette optique, la configuration des infrastructures dans la ville revêt une importance particulière ; c’est en créant des espaces partagés en ville - avenues, places, jardins, passerelles, etc. - que l’on peut donner aux habitants le sentiment d’appartenance à un ensemble cohérent. Les objets bâtis se greffant sur la trame ainsi constituée sont à la fois porteurs de sens individuel et vecteurs de communion sociale et culturelle. Ce sont des objets que l’on regarde, que l’on assimile et qui unissent les gens dans la façon d’appréhender « leur » ville.

« J’aime l’expérimentation et le travail partagé »

Marc Mimram cumule les statuts d’architecte et d’ingénieur. Une autre façon de créer des ponts, des collusions entre des secteurs parfois un peu trop étanches dans le domaine du bâtiment ?
« Je ne considère pas cette double casquette comme une absolue nécessité, chacun sa voie, chacun sa spécialisation. J’aime l’expérimentation, j’aime la confrontation des idées et le travail partagé. Si j’ai choisi d’allier les deux formations et expériences, c’est parce que je suis passionné par des enjeux à la fois conceptuels, techniques et humains. Je suis très curieux de ce que font les autres et je considère que tout ce qui rapproche les intervenants dans le processus de construction est bénéfique. Ce qui compte, c’est le fait de travailler ensemble en gardant comme point de mire l’émergence du projet ».

L’architecture est un acte de raison


Marc Mimram confesse un penchant certain pour une approche rationnelle : « Notre métier s’appuie sur la raison. La formation d’ingénieur fournit un certain nombre de filtres par lesquels on peut passer pour agencer un ouvrage cohérent, fonctionnel, mais non dénué de beauté. En musique, il n’y a que sept notes fondamentales, et pourtant elles sont la base pour composer toutes les symphonies du monde. L’architecture aussi est un acte de raison, qui emploie des modes de calcul figés, et qui peut donner lieu aux réalisations les plus hardies. »
Pour autant, le bâtiment n’est intéressant que s’il a un sens. Marc Mimram rejette « l’esthétique pour l’esthétique ». L’architecture qui s’affiche, qui est érigée en étendard, qui se « marchandise », n’est pas non plus du goût de l’architecte-ingénieur. Il en résulte une « disneyfication » des territoires urbains, une multiplication de concepts transposables qui méprise le lieu, la mémoire, les gens et leur intégrité. C’est malheureusement ce vers quoi tend une certaine
« architecture de marque » sur fond de mondialisation.

Artiste et artisan

L’architecte est-il un auteur ? La question est suivie d’un long silence de la part de Marc Mimram. Même s’il semble être aguerri à l’exercice de l’interview, il prend chaque question comme une invitation à la réflexion, à reformuler le sens de ses pensées. Puis il dit : « C’est le genre de question fondamentale qu’il ne faut pas se poser tout le temps. Faut-il toujours et tout le temps se demander si on aime la femme avec qui on vit ? L’architecte apporte-t-il un questionnement à la société ou répond-t-il à un cahier des charges, est-il plutôt artiste ou artisan ?… Il est peut-être les deux à la fois, ou les deux à tour de rôle, ça dépend des circonstances. De la même façon que, contrairement à l’image romantique qu’on s’en fait, l’artiste n’est plus enfermé dans son atelier, l’architecte doit être ouvert aux autres et s’impliquer dans la réalité du processus de construction, s’intéresser aux questions de coût, aux difficultés de déroulement de chantier, aux conditions socio-économiques des ouvriers… Il faut être sensible à tous ces aspects, chercher le contact, chercher le dialogue, l’écoute. L’architecte est un acteur qui participe à un ouvrage choral. »
La situation avant le conceptCe n’est pas pour autant un exécutant. L’architecte doit regarder la « situation » de l’objet à construire avant d’entamer le concept. La situation, cela ne se résume pas qu’à un lieu, c’est une accumulation de pistes, l’emplacement et les alentours, les conditions de construction, les données financières, les habitudes des gens, la portée symbolique de l’ouvrage… Tout cela fait qu’un certain objet peut être construit d’une certaine façon à un endroit et à un moment donné.
« Nous travaillons sur la spécificité d’une situation, et non sur des paramètres génériques », résume Marc Mimram.
Le rôle de l’architecte est de concevoir des ouvrages en accord avec la situation, en accord avec les différents intervenants, le maître d’ouvrage, les professionnels de la construction, les pouvoirs publics, les utilisateurs. Au final, la construction témoignera de son temps, de ses rêves et espoirs, et de ses façons de réfléchir et de s’interroger.

Marc Mimram est un architecte et ingénieur français qui s'est illustré dans de nombreuses réalisations, aussi bien d'ouvrages d'art (passerelle de Solferino à Paris en 1992, viaduc de La Garde-Adhémar sur la ligne TGV Méditerranée en 1999, ...), que de logements ou d'équipements publics (participation à la conception du Nouveau ministère français de l’économie des finances en 1983-1989, piscine de Viry-Chatillon en 1998, Centre nautique de Lagny-sur-Marne en 2006, ….). Il est ingénieur des Ponts-et-chaussées et professeur à l'École d'architecture de la ville et des territoires à Marne-la-Vallée.
La conférence qui s'est tenue le 8 juillet était organisée conjointement par la Fondation de l’architecture et de l’ingénierie, le
Centre culturel français et ArcelorMittal.
Magazine Wunnen
www.wunnen-mag.lu | info@wunnen-mag.lu